Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pensée radicale

Pensée radicale

Une pensée radicale est une pensée allant jusqu'aux racines des problèmes afin de résoudre ceux-ci


LE FÉTICHISME

Publié par C. Paris sur 5 Janvier 2014, 11:00am

Catégories : #Philosophie-Penseurs-Pensées

Un fétiche est un rapport social (entre subjectivités, comme une relation amoureuse) ou une forme sociale (constituée par des subjectivités mais distinct d’eux, comme l’État) s’étant « autonomisée » (un acte de mariage, pour une relation amoureuse, ou une dépersonnalisation de l’État, lors du passage de l’État du Prince à l’État distinct du Prince) par rapport aux subjectivités avant de dominer, d'échapper au contrôle de celles-ci (l’acte de mariage domine ceux qui sont mariés, comme l’État et sa raison dominent ceux qui dirigent celui-ci). Le capitalisme ou l’État sont d'excellents exemples de fétiches, de "sujets-automates" (Marx). Les fétiches sont en général constitués par aliénation, c'est-à-dire par "extériorisation de ce qui nous était intérieur". L’ensemble de ce processus peut être appelé « fétichisation objective », distinct du processus de « fétichisation subjective », qui consiste en un passage d’une perception du fétiche comme possible, comme simple construction sociale historiquement spécifique, à une perception du fétiche comme nécessaire, comme trans-historique et extra-social, aux yeux des subjectivités : lorsque l’existence de l’État devient subjectivement une nécessité pour ceux-ci, alors il devient fétiche subjectif en plus d’être fétiche objectif.

L’intérêt du concept de « fétichisme » est qu’il permet de mieux penser l’ensemble des rapports sociaux fétichisés et des formes sociales fétichisées du système social (ensemble articulé de formes sociales) fétichisé capitaliste, en ce sens qu’il permet de comprendre que ce système social capitaliste n’est pas un ensemble de simples rapports individuels mais plutôt un ensemble de rapports sociaux fétichisés (rapports marchands, rapports d’asservissement du travail, ect.) et de formes sociales fétichisées (État, valeur, ect.) qui dominent ceux qui ne sont que ses « fonctionnaires », c’est-à-dire ceux qui accomplissent ce système en occupant des fonctions à l’intérieur de celui-ci. Mais, d’un autre côté, même si ces rapports sociaux et formes sociales nous dominent, en même temps ils n’ont pu être constitués que par nous, historiquement et de manière non nécessaire. La raison d’État illustre bien ce caractère double : il est certes un fétiche en réalité défini par des stratèges d’État pour renforcer l’État (constitution subjective du fétiche), mais celle-ci dépasse en partie ceux-ci en s’imposant à eux comme une raison supérieure, quasi divine (domination du fétiche).

Par conséquent, ces rapports sociaux capitalistes et ces formes sociales capitalistes peuvent être abolis sans avoir besoin de supprimer physiquement ceux qui occupent une fonction à l’intérieur du système capitaliste, à rebours des pulsions exterminatrices d’un certain marxisme. Mais toutefois, supprimer objectivement ces rapports sociaux et ces formes sociales ne suffit pas. Le fétichisme subjectif est également à abattre, puisque même en supprimant objectivement l’ensemble des fétiches capitalistes on ne supprime pas toute possibilité à ceux-ci de se reconstituer par l’action consciente ou inconsciente de ceux qui restent pénétrés du fétichisme subjectif du capitalisme. Par conséquent, il faut également opérer une défitichisation subjective intégrale en parallèle du processus de défétichisation objectif, pour en finir avec ce système capitaliste fétichiste qui nous asservit depuis trop longtemps. De même, une critique radicale du capitalisme doit nécessairement critiquer celui-ci en tant que système social fétichisé.

D’autres conceptions, plus approfondies, du concept de « fétichisme », ci-dessous :

Ajout supplémentaire (mise à jour): Commentaire de l'article de Bihr

En dépit d’une conception différente du concept de « fétichisme », et en dépit d’une conception différente du travail (pour nous, il est avant tout une substance sociale fétiche propre au système social capitaliste, alors que pour Alain Bihr, il est un rapport de production capitaliste), cet article d’Alain Bihr, sociologue marxien, n’en demeure pas moins fort intéressant pour comprendre pourquoi l’économie politique capitaliste (et nous avec) est incapable de saisir que l’unique source de valeur du capitalisme est du travail comme totalité aliénée. Partant de celui-ci, Alain Bihr montre comment l’argent semble s’autonomiser par rapport au travail comme unique source de valeur du capitalisme, de l’échange de marchandises fétichisées au capital financier.

Une anthropologie critique du fétichisme par David Graeber

Le fétichisme pour Alain Bihr

Fétichisme et société de Jean-Marie Vincent par Antoine Artous, auteur de Le fétichisme chez Marx

Le fétichisme selon Jean Baudrillard

« L'idéologie n'est pas directement le produit des intérêts des classes sociales, et elle n'est pas non plus autojustification, elle est une sorte de myopie spontanée dans le contexte de l'économie marchande la plus développée, l'économie capitaliste. »

Jean-Marie Vincent, Fétichisme et société, Anthropos, 1973, p. 18-19.

« Toute la construction téléologique [qui conçoit donc le travail en tant que simple instrument dans le métabolisme de l'homme avec la nature] se trouve ainsi ignorer les rapports essentiels, le travail (et le capital) comme rapport social, la consommation, comme étroitement liée aux structures de la production. Et le savoir absolu [il parle là de l’idéalisme de Hegel] qui se base sur l’identification processuelle du sujet et de l’objet s’effondre comme une illusion dès que l’on est capable de saisir que l’on est en présence non de moyens de production en général ou d’hommes-démiurges, mais de rapports sociaux objectifs. Toutefois la critique faite par Marx à l’hégélianisme ne s’arrête pas là. Il montre également comment cette illusion est nécessaire et tout à fait conforme à l’isolement social que produit la socialisation capitaliste [par le travail abstrait]. Les individus-monades qui ne se sentent liés entre eux que par une dialectique de la domination, de la servitude et de la reconnaissance sont portés à naturaliser les rapports qui les enserrent et en même temps à subjectiviser les conditions sociales et matérielles de leur pratique individuelle. En aucun cas, ils ne contrôlent leur pratique sociale, c’est-à-dire la production de leur propre vie, que ce soit sur le plan matériel ou sur le plan intellectuel. Tout comme les rapports de production s’élèvent au-dessus des hommes comme une puissance qui leur est étrangère, les cristallisations intellectuelles qui donnent leur forme aux pratiques sociales rendues nécessaires par ces rapports de production, se détachent de ceux qui les créent et s’opposent à eux. Il s’agit de ce que Marx appelle des formes intellectuelles objectives [abstractions réelles], objectives parce qu’elles sont produites socialement et sans conscience et non parce qu’elles seraient un produit ‘‘ naturel ’’ de l’esprit confronté à des conditions purement naturelles. La forme valeur, la forme marchandise qui s’imposent comme des données simples et indépassables, occultent en réalité des rapports sociaux en se présentant comme la traduction catégoriale de rapports utilitaires entre les hommes et les choses. La conscience, qu’elle soit sociale ou individuelle, est ainsi enfermée dans un cadre rigide qui oriente et vicie tous ses mouvements. Elle tend par là même à réifier toutes les relations dans lesquelles elle est impliquée en mettant sous le sceau de l’immédiateté ce qui est en réalité est socialement médiatisé. Je crois avoir un rapport immédiat avec l’autre, mais j’oublie que je le soupèse, que je le mesure à l’aune des rôles prévus par la société capitaliste. Je crois consommer de pures valeurs d’usage alors que je recherche des symboles sociaux dont ces valeurs d’usage apparaissent porteuses. Les objets qui m’entourent sont, pour reprendre une expression de Jean Baudrillard des formes-signes [J-M Vincent insère en note de bas de page une critique de Baudrillard, que je ne reproduis pas] par rapport auxquels le support matériel devient secondaire, de même que le signifiant refoule au second plan le signifié dans la communication entre les individus. Derrière les apparences de la réciprocité et de la complémentarité, derrière les échanges d’équivalents dans la sphère de la circulation des biens matériels et des valeurs symboliques, se manifeste un mécanisme de la distinction-opposition, de la domination et de la servitude sur lequel les individus marqués par l’individuation bourgeoise n’ont pas de prise »

Jean-Marie Vincent, Fétichisme et société, Anthropos, 1973, p. 18-19.

« Pour Marx l'idéologie est un phénomène objectif qui traduit un certain type de relation des hommes entre eux et à leurs produits et s'exprime en une certaine configuration de la conscience sociale, mais en aucun cas, comme nous l'avons déjà indiqué, ce rapport objectif n'est assimilable aux rapports de production [...]. [L'idéologie] est une manifestation du rôle de support des rapports de production capitalistes assumé par les hommes. On peut admettre que son poids se fait plus lourd sans pour autant en conclure qu'elle devient inexpugnable. Il est vrai que selon Marx la critique rationnelle de l'idéologie n'est pas le fait de la négativité prolétarienne et que dans ses oeuvres de la maturité il n'attendait pas que la classe ouvrière de par sa " révolte contre l'aliénation du travail " démasque en pratique l'idéologie dominante. Pour lui l'ouvrier succombait comme les autres supports des rapports de production (les bourgeois entre autres) au fétichisme de la marchandise, d'une manière sans doute spécifique, mais qui empêchait néanmoins que la conscience ouvrière même sous sa forme la plus extrême (la conscience possible de Lukàcs) déchiffre le mystère de la société ».

Jean-Marie Vincent, Fétichisme et société, Anthropos, 1973, p. 237-238.

Commenter cet article

Campagne 05/01/2014 13:41

Si tu avais pu rendre plus accessible aux communs des mortels ce concept de fétiche... Marx est il le premier à le définir?

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents