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Pensée radicale

Pensée radicale

Une pensée radicale est une pensée allant jusqu'aux racines des problèmes afin de résoudre ceux-ci


LE VOTE - DOSSIER PALIM PSAO

Publié par A. Campagne sur 24 Mai 2014, 07:41am

Catégories : #Politique-Géopolitique, #Actualités

De l'homme considéré comme un être-pour-le-vote

Dialectique de l’émancipation démocratique

Gérard Briche*

« Voter est un droit ; c’est aussi un devoir civique » : heureusement, cette formule n’est pas adossée à des dispositions judiciaires (le refus de vote n’est pas un délit, en tout cas pas en France). Mais c’est l’un des arguments fallacieux utilisés pour justifier la participation aux élections, voire pour la présenter comme une obligation citoyenne. Certes, le suffrage universel, dans ses modalités actuelles, n’a été obtenu qu’au terme d’un processus conflictuel de plusieurs dizaines d’années. Mais le considérer comme un « acquis démocratique » qu’il serait insultant pour ceux qui se sont battus pour lui de ne pas exercer, relève, pour le moins, d’une vision un peu courte de la Révolution française et de ses effets.

La Révolution française, et le moment emblématique que constitue la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, a réalisé l’émancipation démocratique. Les hommes qui, jusqu’alors, étaient les sujets d’un monarque, sont devenus des citoyens. La suppression des privilèges, l’abolition des ordres (ou états), l’instauration de l’égalité de tous, ont constitué un bond en avant dans l’histoire : 1792 a été l’ « An I d’une république française démocratique », et tous les progressismes en ont revendiqué l’héritage.

Cependant, des auteurs comme Theodor Adorno et Max Horkheimer [1]ont souligné que cette révolution, progressiste qu’elle était par certains aspects, n’en comportait pas moins sa part maudite, son côté obscur.

En effet, la suppression des privilèges a eu pour conséquence d’abolir ce qui était une « soustraction aux contraintes » d’une partie de la société. Ainsi, la contrainte de travailler ne s’appliquait pas aux nobles auxquels cela leur était interdit, sous peine de perdre leur qualité et de « tomber dans la roture » (ce qui du reste scandalisait une partie des philosophes des Lumières). La liberté de tous de pouvoir travailler, comme l’égalité de tous devant la nécessité de travailler, avait légitimement l’aspect d’une mesure démocratique. Chacun était désormais libre de mettre en œuvre ce dont il disposait pour augmenter la richesse sociale. Il est vrai que pour ceux qui possédaient des moyens de production, cette « nécessité de travailler » prenait la forme d’une « nécessité de faire travailler » ceux qui n’avaient en revanche que leur puissance de travail. Le progrès démocratique que constituaient la liberté et l’égalité de tous fut aussi le déchaînement des forces productives sociales, illustré par l’accroissement rapide de la richesse au XIXe siècle.

La constitution des hommes en sujets libres, clamée par la Déclaration des droits de l’homme (1789), fut donc aussi (fut d’abord ?) leur constitution en sujets libres de disposer de leurs ressources productives, et donc, dans le cas de ceux qui ne possèdent qu’une puissance de travail, libres de la vendre. Le travailleur était, face au marché, un individu abstrait de toutes ses qualités particulières (sexe, âge, origine, richesse…), une abstraction réelle dont la seule réalité était d’avoir quelque chose à vendre (ou à acheter), bref : un sujet économique[2].

Dans le même mouvement, le citoyen était, face aux décisions politiques, abstrait de toutes ses qualités particulières. L’égalité démocratique ne les prend pas en compte, et ne considère le citoyen que comme le sujet d’une volonté politique abstraite, réputée libre, et qui doit s’exprimer par le vote (« un homme, une voix »). Ainsi, le principe démocratique redouble l’invention du sujet économique par l’invention du sujet politique ; l’être-pour-le-travail est redoublé par un être-pour-le-vote.

L’émergence du sujet politique n’est que l’autre face de la constitution du sujet économique, et manifeste le « remodelage » moderne des individus. Ce « remodelage » est effectué sous la domination d’un principe devenu, après la Révolution, principe social : le principe bourgeois du marché, où se rencontrent, d’une manière réputée libre, des individus réduits à des abstractions. Des individus qui, dans le domaine économique, se reconnaissent sous la forme de marchandises, et qui, dans le domaine politique, se reconnaissent sous la forme de bulletin de vote. Dans l’un comme dans l’autre cas, il n’y a que la manifestation du fétichisme d’une société dominée par les abstractions d’un spectacle omniprésent.

Loin d’être des leviers de l’émancipation humaine, loin même d’être des moyens d’expression pour ceux qu’on réduit à être des citoyens, les « farces électorales » (comme disait Marx) ne sont rien de plus qu’une caractéristique dérisoire des sociétés spectaculaires.

Texte paru dans la revue française Lignes, n°37, février 2012, pp. 23-25.

* Philosophe, auteur de la mouvance de la critique de la valeur, membre des groupes allemands Krisis et Exit !

Le Vote

Bernard Charbonneau

Le vote a toujours été un rite de participation, et surtout, il le deviendra de plus en plus, notamment dans les grands pays sans référendum où l’on vote pour des politiciens et des partis plutôt que pour telle politique. L’univers me dépasse, et aujourd’hui c’est la société objectivée dans l’Etat : la paix, la guerre, l’économie, les finances - qui me domine chaque jour d’un peu plus haut. Chaque jour le monde s’appesantit et se complique, soit que la technique le rende tel, soit que la science me le dise. Chaque jour l’événement tombe du ciel, ma vie échappe un peu plus à ma pensée et à mon pouvoir. Politiquement je suis libre, mais d’autres ont fixé le lieu et la nature de mon travail, et ils s'occupent aussi de mes loisirs. Je choisirai le chef de l’Etat, mais de moins en moins le pain que je mange, la maison que j’habite, car c’est la science économique qui en décidera. Je ne maîtrise pas mon destin qui est torrent - production, pollution, information, population - indéfiniment en crue. Reste la guerre ou la paix. Mais l’on n’a jamais convoqué le peuple souverain pour la voter.

Quelle angoisse ! Au fond je n’en sais rien et je n’y puis rien. Heureusement que tous les quatre ans, je deviens soudain omniscient et omnipotent : je vote. En général, je n’ai guère le choix qu’entre deux biens, ou deux maux. Mais je peux choisir le moindre ; je décide entre le rouge et le blanc, si Dupont ou Durand fera la bombe atomique, si c’est lui ou l’autre qui m’enverra enseigner la grammaire structurale à Hirson... Enfin, je compte - au moins pour un ; je ne suis plus un individu, je suis le Peuple... Je vote parce que j’y crois ; c’est un acte essentiel, décisif. Et moi aussi je vote - je suis un intellectuel critique - parce que je n’y crois pas et que cela n’a aucune importance. Maintenant c’est fait. Qui va gagner ? Les pour ou les contre, les Bleus ou les Verts ? Le suspense est a son comble. C’est fini ; j’ai voté, j’ai fait l’amour avec la France, j’ai fait pipi dans l’urne et je me sens mieux. J'ai rempli mon devoir et puis penser à autre chose : à gagner du fric ou aux vacances. J’ai voté, ouf ! j’en ai fini pour un temps, j'ai délégué mes pouvoirs.

Plus la société évolue, plus l’individu vote ; et plus l’on vote, plus ce geste se dévalue. Alors pourquoi le vote ? - Pour le vote. C’est un rite d'exorcisme qui refait d’un monde - d’une société, d’un Etat - l'œuvre de la liberté des individus. Mais du coup celle-ci devient la chose de la société, de l’Etat. Je m’y intègre ; je ne me suis pas contenté de le subir, je l'ai choisi. La fête électorale est un rite de participation comme la messe : c’est pourquoi qui refuse cette société cuirassée en Etat a pour devoir civique de s’abstenir. Sinon de son esclave, je deviens son complice...

Le vote est un rite fondateur. Le jour ou la société n’y croira plus, elle aura changé. Déjà la nôtre, avec ses sondages d’opinion, comptabilise moins des libertés que des courants collectifs. Demain l’on ne votera plus. Mais ce ne sera plus à la suite d’un vote.

Bernard Charbonneau, Une seconde nature, pp. 91 à 93.

Not in my name !

Anselm Jappe*

Dans une des Histoires de Monsieur Keuner de Bertolt Brecht, intitulée « Mesures contre la violence », Keuner raconte ceci : « Un beau jour, au temps de l’illégalité, M. Egge qui avait appris à dire non, vit venir chez lui un agent, qui présenta un certificat établi par ceux qui étaient les maîtres de la ville, et sur lequel était écrit que toute demeure dans laquelle il posait le pied devait lui appartenir ; de la même façon, toute nourriture qu’il désirait devait lui appartenir, et tout homme qu’il apercevait, devrait devenir son serviteur. L’Agent s’assit sur une chaise, réclama à manger, fit sa toilette, se coucha et demanda le visage tourné vers le mur : ‘‘ Vas-tu être mon serviteur ? ’’ M. Egge le couvrit d’une couverture, chassa les mouches, veilla sur son sommeil, et comme ce jour-là il lui obéit pendant sept années. Mais quoi qu’il fît pour lui, il y eut une chose qu’il se garda bien de faire : c’était de dire un mot. Lorsque les sept années furent passées, et que l’Agent fut devenu gros à force de manger, de dormir et de donner des ordres, l’Agent mourut. Alors M. Egge l’enveloppa dans la couverture tout abîmée, le traîna hors de la maison, nettoya la couche, passa les murs à la chaux, respira profondément et répondit : ‘‘ Non ! ’’ »

Je n’ai jamais voté de toute ma vie. J’ai même été arrêté à 17 ans par la police pour avoir fait de la propagande anti-électorale devant un bureau de vote. Je ne réussis pas à comprendre ceux qui prétendent être « critiques », « révolutionnaires », ou « contre le système » et qui vont quand même voter. Les seuls électeurs que je comprenne, ce sont ceux qui votent pour leur cousin ou pour quelqu’un qui leur procurera un logement social.

Il est vrai que, même si l’on déteste l’argent, on ne peut pas actuellement renoncer à son usage, et même si on critique le travail, on est généralement obligé d’en chercher. Mais personne n’est obligé de voter, ni d’avoir la télévision. Parfois on est forcé de se taire, mais on n’est jamais obligé de dire : « Oui, patron ».

Peut-on voter sans y croire, en considérant seulement la toute petite différence qui pourrait quand même exister entre le candidat X et la candidate Y, entre le parti des bonnets blancs et le parti des blancs bonnets ? Les candidats, les partis et les programmes me semblent tous égaux. Mais si c’est ainsi, me dira-t-on, pourquoi ne pas participer aux élections avec un programme différent, ne serait-ce que pour attirer l’attention du public, avoir un représentant au conseil communal ou au Parlement, se faire rembourser les frais de propagande ? Cela a mal tourné pour tous ceux qui s’y sont essayés, même à l’échelle locale. « Qui mange de l’Etat, en crève », disait Gustav Landauer, qui a payé de sa vie sa participation à une tentative de changer réellement les choses, au lieu d’aller voter. La machine politique broie ceux qui y participent. Ce n’est pas une question de caractère personnel. Bakounine disait fort judicieusement : « Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes les Russies ou conférez-lui un pouvoir dictatorial – avant un an, il sera devenu pire que le tsar. »

Mais il existe quand même une différence, m’objectera-t-on, sinon entre Hollande et Sarkozy, au moins entre Mélenchon et Le Pen ! S’il n’y avait que ceux-ci au deuxième tour, et si tout dépendait de ton vote ? Tu irais quand même empêcher le pire, rien que pour sauver quelques immigrés de la déportation ! – D’abord, il est ridicule d’évoquer de telles improbabilités, comme on le faisait en 2002 pour pousser le troupeau vers les bureaux de vote. Et l’ennemi, c’est toujours l’électeur : le problème n’est pas Le Pen ou Berlusconi, mais les millions de Français ou d’Italiens qui les aiment parce qu’ils les trouvent semblables à eux.

Ensuite, la question est mal posée. Dans les dernières décennies, des représentants de la gauche, voire de la gauche communiste ou radicale, ont participé à de nombreuses expériences de gouvernement, dans le monde entier. Nulle part ils n’ont rechigné à mettre en œuvre les politiques néo-libérales, même les plus féroces ; souvent ce sont eux qui en ont pris l’initiative. Je ne connais pas un seul cas d’un membre de la gauche au pouvoir qui a démissionné en disant qu’il ne pouvait pas suivre une telle politique, que sa conscience le lui interdisait. Ceux qui sont capables de scrupules semblables ne seront pas même proposés aux élections cantonales par leurs collègues de parti.

Cependant, la corruption exercée par le pouvoir, le goût du privilège, l’ambition ne constituent que le niveau le plus superficiel de la question. Le véritable problème, c’est que nous vivons dans une société régie par le fétichisme de la marchandise, et dans la « politique » comme dans l’ « économie », il n’existe aucune autonomie des personnes, aucune marge de manœuvre. Si une autonomie existe, elle existe hors de la politique et de l’économie, et contre celles-ci. On peut, dans une certaine mesure, refuser de participer au système, mais on ne peut pas y participer en espérant l’améliorer. Les « masques », comme Marx appelait les acteurs de la société capitaliste, ne sont pas les auteurs du scénario qu’ils sont appelés à jouer. Ils ne sont là que pour traduire en réalité les « contraintes du marché » et les « impératifs technologiques ». Pourquoi alors s’étonner que ceux qui veulent « jouer le jeu », une fois qu’ils sont arrivés à ce qu’on appelle très injustement « le pouvoir », ne font qu’être « réalistes », concluent des alliances avec les pires salauds et s’exaltent pour chaque petite victoire obtenue en échange de dix saloperies qu’ils ont dû accepter en même temps ? Et est-ce que vous vous souvenez de ceux qui étaient convaincus que des femmes, ou des noirs, ou des homosexuels déclarés en politique auraient fait une politique « différente » ?

Il y avait effectivement de bonnes raisons pour préférer la démocratie bourgeoise au stalinisme ou au fascisme. Mais Hitler n’a été arrêté par aucun « vote utile ». C’est sûr que ce n’est pas avec le bulletin de vote qu’on évitera le pire, bien au contraire. « Elections, piège à cons », criait-on dans la rue en 1968. Dans les urnes, c’était toujours le Général qui gagnait.

Texte paru dans la revue française Lignes, n°37, février 2012, pp. 85-88.

*Philosophe, auteur de divers ouvrages dédiés à la critique de la valeur, et notamment de « Guy Debord. Essai » (Denoël), « Les Aventures de la marchandise » (Denoël), « Crédit à mort. La décomposition du capitalisme et ses critiques » (Lignes)

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