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Pensée radicale

Pensée radicale

Une pensée radicale est une pensée allant jusqu'aux racines des problèmes afin de résoudre ceux-ci


LA « RELIGION » DANS UNE PERSPECTIVE WERTCRITIK : PROLÉGOMÈNES À UN « PROGRAMME DE RECHERCHE »

Publié par A. Campagne sur 18 Avril 2014, 12:08pm

Catégories : #Philosophie-Penseurs-Pensées, #Société

Introduction. Le phénomène « religieux » dans une perspective wertcritik

En parallèle d’une étude approfondie de l’épistémè (Post-Scriptum 2) scientifique moderne (comme essence, comme cosmologie, comme métaphysique a priori des théories scientifiques proprement dites) dans ses rapports avec l’économie (comme métaphysique réelle) que nous présenterons Jeudi 29 Mai au séminaire de Critique & Crise, nous souhaitons également ébaucher – pour des recherches ultérieures – quelques hypothèses et problématisations pour une analyse du phénomène religieux (comme métaphysique) dans ses rapports avec l’économie (comme métaphysique réelle) dans une perspective wertcritik, capable de dépasser l'antienne marxiste (reprise par l'anarchisme) : "La religion, c'est l'opium du peuple" (c'est également celui des "dominants", pourtant, puisqu'une majorité de moines - parfois soumis à une ascèse, une discipline et des privations extrêmement pénibles - étaient d'origine aristocratique - exemple particulièrement saillant). Notre point de départ sera, comme pour l’épistémè scientifique moderne, l’hypothèse avancée par Alfred Sohn-Rethel (La pensée-marchandise) et reprise par Anselm Jappe (préface de La pensée-marchandise), Ernst Bockelmann, et Moishe Postone (dans TTDS), que c’est l’émergence dans l’Antiquité grecque d’une civilisation pré-capitaliste (fondée sur des « abstractions réelles », précurseurs réels des concepts marxiens d’argent, de valeur, de travail abstrait, de marchandise et de capital) qui a « engendré » (de manière non-déterministe, non-nécessaire, non-causale : nous dirions plutôt qu’il y a eu création d’une possibilité, simplement) des formes de connaissance, de conscience, de réflexion … abstraites. Nous ajouterions au duo philosophie-mathématiques des nouvelles formes de connaissance, de conscience, de réflexion abstraites mises en exergue par Sohn-Rethel une troisième forme, également rendue possible – 1ère hypothèse – par l’émergence d’une civilisation pré-capitaliste et des « abstractions réels » qui s’y rattachent : ce qu’on appellera (faute de mieux[1]) « religion ».

L’origine « métaphysico-sociale » des religions monothéistes : hypothèse

Comment, en effet, comprendre ce passage d’une « religion » polythéiste (celle des Grecs, des Égyptiens et des Romains, par excellence), avec des dieux incarnant des figures concrètes de l’activité humaine « post-préhistorique[2] » (guerre, amour, artisanat …), à une « religion » monothéiste (celle des Juifs, Chrétiens, Musulmans), avec un unique dieu abstrait, doté de qualités abstraites (l’infinité, pour prendre un exemple), sinon comme une possibilité ouverte par l’émergence progressive des « abstractions réelles » pré-capitalistes dans l’Antiquité[3] ? L’hypothèse semble d’ailleurs corroborée historiquement (au niveau des origines) :

  • Le judaïsme s’origine en Mésopotamie antique, première civilisation pré-capitaliste de l’histoire ;
  • Le christianisme est d’origine judaïque (se développant, par ailleurs, dans une civilisation pré-capitaliste, celle de l’Empire romain)
  • L’islam s’origine en Arabie, caractérisée par un essor commercial important au 6ème-7ème siècle, son prophète (Mohammed) étant d’ailleurs un riche marchand arabe (souhaitant l’avènement d’une civilisation arabe commerçante dotée de son propre monothéisme).

 

Les trois axes du "programme de recherches" : origine "socio-métaphysique" des "religions" monothéistes, étude du protestantisme (et de l'islam) et critique de l'antienne "La religion c'est l'opium du peuple"

Il s’agirait donc, au cours des prochaines années, d’entamer un « programme de recherches » en histoire des religions pour dégager une théorie wertcritik des religions dans une perspective historico-théorique, en s’attaquant particulièrement (dans un premier temps) à deux problématiques : celle de l’origine « socio-métaphysique » des « religions » monothéistes, et celle, plus classique, du protestantisme (l'islam étant également intéressante à étudier en profondeur, puisqu'il s'agit d'une religion créée par un marchand, ayant conduit à l'avènement d'un gigantesque empire "religieux" très commerçant et doté d'une monnaie unique, avec une véritable "théologie économique"). Cette théorie wertcritik (de l’histoire) des religions doit permettre de dépasser l’idéalisme (y compris marxiste, celui d’une religion comme superstructure idéelle sans fondement « socio-économique », simplement destinée à garantir l’exploitation matérielle des dominés) qui prévaut en histoire des religions sans tomber dans un « sociologisme » (son envers). La « religion » doit être étudiée dans un cadre épistémique nouveau, celui d’une « métaphysique sociale » (en référence/par opposition à Comté, précurseur de l’analyse sociologique, qui appelait à une « physique sociale »), capable de dépasser l’inepte dichotomie idéalisme/sociologisme : un troisième axe du "programme de recherche" wercritik devra consister en une critique (dans une perspective sociologico-historique) de l'adage "La religion, c'est l'opium du peuple", en montrant qu'il s'agit plutôt d'une forme de fétichisme (subjectif) commune à l'ensemble des membres d'une entité socio-religieuse donnée. Il s'agirai alors d'effectuer :

- Une sociologie de "groupes" du fétichisme subjectif religieux (est-ce qu'il y a des groupes qui croient plus ?) ;

- Une sociologie du niveau de croyance religieux (entre deux idéaux-types : croyance intégrale/croyance feinte)

Conclusion : La puissance actuelle des religions monothéistes, l'enjeu

La puissance actuelle des religions monothéistes devrait être un motif suffisant pour s’atteler à ce « programme de recherche » (simplement ébauché ici), en parallèle avec l’étude de l’épistémè scientifique moderne, puisque science et religion constituent actuellement deux grandes « métaphysiques » ayant un impact social/réel gigantesque[4].

Armel Campagne.

 

Post-Scriptum : 

L’histoire des « religions » (à l’exception, certainement, de celle du capitalisme comme « religion réalisée » - ou « descendue sur terre » selon l’expression d’Anselm Jappe -, comme « métaphysique réelle », comme « fétichisme », hypothèse féconde qui s’origine dans Le Capital de Marx, reprise ensuite par Walter Benjamin[5]) dans une perspective wertcritik reste, cependant, encore inachevée. Relire – de manière critique - Max Weber pourrait être une idée intéressante, notamment à travers l’ouvrage qu’y a consacré Löwy (La cage d’acier). D’ailleurs, concernant Max Weber et son ouvrage « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme », nous émettons l’hypothèse suivante :

  • Le protestantisme n’est pas à l’origine du capitalisme, mais celui-ci n’est pas sa « traduction religieuse » non plus ;
  • En réalité, celui-ci serait plutôt une « actualisation » (théologique) du christianisme dans une époque plus « capitaliste » que celle des origines du christianisme

Post-Scriptum 2 : Le concept d'épistémè : précisions

J’utilise « épistémè » au sens de « noyau métaphysique du savoir » (en l’occurrence, scientifique). Je n’utilise absolument pas « épistémè » dans un sens foucaldien (même si, je l’admets, ça porte à confusion), en référence à une « généalogie du savoir » ou « archéologie du savoir », conceptions qui m’apparaissent complètement ineptes, inadéquates, idéalistes. Le terme d’épistémè a été choisi surtout parce qu’il s’agit pour nous d’esquisser une épistémologie wertkritik du savoir scientifique moderne (d’où l’utilisation du concept d’épistémè, par référence à l’épistémologie, discipline des sciences sociales s’occupant du savoir scientifique moderne à son niveau fondamental – c’est-à-dire métaphysique) ; ensuite parce que weltanschauung ou cosmologie (autre concepts possibles) ne renvoient pas spécifiquement/exclusivement au champ du savoir, ce qui s’avérait problématique pour notre entreprise ; et, accessoirement uniquement (mais, par honnêteté intellectuelle, nous jugeons nécessaire de préciser ce point), parce qu’il se réfère dans l’œuvre de Foucault au « noyau métaphysique du savoir » (qu’il conçoit dans un sens, à vrai dire, radicalement différent, d’où une « filiation sans filiation », une filiation en apparence mais pas en essence).

 

[1] Pour une critique de l’utilisation du concept de religion à propos des sociétés pré-modernes, voir Alain Guerreau dans L’avenir d’un passé incertain (2001) et Anita Guerreau-Jalabert dans L’ecclesia médiévale, une institution totale (2002)

[2] « Post-préhistorique » (par référence au concept de « révolution néolithique » : nous aurions également pu écrire « post-révolution néolithique), faute de mieux : ce concept désigne simplement des sociétés ayant adopté l’agriculture et/ou l’élevage.

[3] Sans compter que ces « religions » polythéistes résultaient elles-mêmes – probablement – d’une division sociale accrue de l’activité humaine, caractéristiques des sociétés « post-préhistoriques », par opposition aux sociétés « premières » marquées par des croyances « religieuses » animistes ou totémistes (Par-delà nature et culture, Philippe Descola) : comment comprendre ce passage des « religions » animistes, totémistes ou analogistes, sinon par une « séparation » ontologique réelle de l’espèce humaine d’avec son environnement naturel ?

[4] La philosophie est également un objet de recherche (extrêmement) intéressant, mais son impact social/réel est dérisoire en comparaison …

[5] Löwy Michaël, « Le capitalisme comme religion : Walter Benjamin et Max Weber », Raisons politiques 3/ 2006 (no 23), p. 203-219

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